Apprendre avec enthousiasme

Learning enthusiastically - a conversation with Prof. Dr. Gerald Hüther

Article original en anglais (Televizion - 25/2012/E)Article original en anglais (Televizion - 25/2012/E)

 

Traduction française :

 

Apprendre avec enthousiasme

Échanges avec le Professeur Gerald Hüther, neurobiologiste, responsable du centre de recherche de Göttingen

 

Comment les gens apprenent-ils ?

D'une manière générale, nous pensons qu'"apprendre" signifie apprentissage cognitif et formel. Nous avons tendance à associer "l'apprentissage" avec l'étude et la  mémorisation du vocabulaire, les informations factuelles de tous types, formules mathématiques et ainsi de suite. D'un point de vue neurobiologique, cependant, ce n'est que le plus petit aspect de ce que nous apprenons.

 

Chaque expérience d'apprentissage implique les émotions.

Les expériences d'apprentissage les plus importantes nous viennent, essentiellement, au travers de notre corps - ce qui signifie que l'apprentissage est toujours une expérience de tout le corps. En même temps, chaque expérience d'apprentissage implique les émotions. Nous ne pouvons apprendre que lorsque les soi-disant centres émotionnels dans le cerveau sont activés. Ces centres libèrent une substance neuroplastique  messagère permettant à ce qui a été appris de s'ancrer dans le cerveau. En d'autres termes, quel que soit l'expérience d'apprentissage, si on veut qu'elle fonctionne, il faut une activation émotionnelle. Et la meilleure activation que nous connaissions est «l'enthousiasme».

 

Qu'entendez-vous par « enthousiasme » ?

L'enthousiasme est une émotion manquante dans notre société contemporaine. Imaginez ce que vous ressentiez, en tant que petit enfant, quand, après plusieurs essais, vous avez fini par réussir à vous mettre debout à l'aide du pied de la table - ou la première fois que vous vous teniez debout droit sur vos 2 pieds. Ce sentiment c'est l'enthousiasme. C'est une sensation très profonde qui saisit tout le corps - à moins que, comme la plupart des adultes aujourd'hui, la personne ne soit complètement bloquée et n'ait plus accès à ses émotions.

 

L'enthousiasme active les centres émotionnels.

L'enthousiasme et l'activation des centres émotionnels dans le cerveau vont de paire. Vous pouvez comparer les centres émotionnels à un robinet. Dès que vous l'ouvrer, les substances neuroplastique messagères se répandent et coulent partout dans le cerveau.

Vous mentionnez le pouvoir des « images internes » dans vos travaux. Que sont ces « images internes » ?
En tant que biologiste, je suis naturellement excitée par l'idée qu'il n'y ait rien sur la terre de vivant et qui ne possède pas une image intérieure. Une image intérieure est un modèle ou un plan d'action, que me dit ce que je dois faire si quelque chose de nouveau se produit. Au niveau de la cellule, Les plans d'action internes sont les gènes et génomes. Cela veut dire que quand quelque chose de nouveau se produit dans la cellule, la cellule parcourt le catalogue d'images dans le gènes pour trouver comment gérer la nouvelle situation.

Une image intérieure me dit donc quoi faire.
Une chose similaire arrive dans les organismes et dans les êtres humains: nous stockons des images dans notre cerveau sous la forme de comportements types qui sont basés sur nos expériences passées et ont été formés au cours de notre vie. Ces images intérieures sont ancrés dans le cerveau sous la forme de réseaux spécifiques. Si quelque chose nous arrive soudainement, et nous ne savons pas quoi faire, nous faisons appel à l'un de ces réseaux pour nous aider. C'est-à-dire que nous invocons ces images et on peut peut-être en trouver une qui nous dit comment nous pourrions réagir à la situation donnée. Parfois, cela fonctionne, l'enthousiasme ouvre le robinet, les substances messagères sont libérées, et l'image intérieure en question devient alors de plus en plus consolidée.

Les images intérieures peuvent-elles provenir de vraies images ou sont-elle toujours liées à des fonctions corporelles ?
Les premières images internes ancrées sont des images de notre propre corps. Vous pourriez presque dire que le cerveau se structure sur la base de ces expériences corporelles, prénatales et peu après la naissance. Ensuite, d'autres images intérieures viennent s'ajouter en fonction de nos expériences en passant par notre réseau sensoriel. Les images auditives, par exemple, sont des expériences d'écoute ancrées. De la même manière que nous avons des images visuelles. On peut identifier une pomme comme une pomme, ou une orange comme une orange. Au cours de nos vies, nous répétons des expériences similaires encore et encore, et ces expériences finissent par se condenser en une image  - une image, par exemple, de "à quoi ressemble l'école maternelle","comment sont les femmes", et ainsi de suite. C'est ce qu'on appelle notre «disposition» ou «attitude personnelle».

Et les dispositions personnelles influencent nos apprentissages ?
Ces dispositions et attitudes personnelles, dérivées des expériences, sont les bases sur laquelle les gens s'appuient pour évaluer les sensations qui leur arrivent. Par exemple, ces dispositions définissent ce sur quoi une personne va diriger son attention et ce qu'elle ne remarquera pas, ce qui va l'intéresser et ce qui la laissera indifférente. Ces dispositions, Une fois établies, définissent comment une personne s'enthousiasme et à propos de quoi. Elles déterminent également comment une personne utilise son cerveau, et à quelles fins - et quel genre de cerveau se développe. C'est pourquoi ces dispositions personnelles influent sur l'apprentissage. Il est très important que les expériences d'enfants relatives à l'apprentissage soientt bonnes. Si elles ne le sont pas, l'attitude qui se développe est: "L'apprentissage est stupide!". Une fois qu'un enfant a acquis une telle attitude, tout ce qu'il y a à découvrir ou à créer dans le monde est gâché pour lui ou elle. Et c'est une attitude que nous induisons beaucoup trop souvent ces jours-ci, je crois.

Peut-on, nous humains, nous rendre nous-mêmes plus intelligent ou plus stupide ?
Les neuroscientifiques ont trouvé que les enfants ne sont pas nés avec trop peu de liens neuronaux - ce qui signifierait que nous devrions les aider à en produire via l'éducation et la culture - mais au contraire avec trop de réseaux. Cela signifie que le nombre de réseaux, en excès, qui seront effectivement utilisé dans la vie dépend de nous, ou plus précisément, de l'environnement de vie dans lequel un enfant grandit. Un environnement de vie riche pour un enfant pose le maximum de problèmes et de défis - comme un monde dans lequel vous devez escalader des arbres, construire une maison par vous-même ou faire vos propres repas.

Et ce qui n'est pas utilisé disparaît ?
Dans un environnement «animal domestique» ou «zoo», dans lequel tout ce dont une personne a besoin dans la vie est mis en face d'elle, ces potentiels ne peuvent pas être développés. Les réseaux en excès disparaissent tout simplement. C'est ce que les neuroscientifiques appellent «plasticité dépendante de l'expérience". Au départ, il y a trop de connexion dans le cerveau, vient alors la question suivante : "De quoi l'enfant a vraiment besoin dans le monde où il ou elle grandit"? Ce qui utilisé restera en place, et ce qui ne l'est pas va disparaître. Les enfants vivant en Amazonie apprennent 120 nuances différentes de vert et peuvent toutes les nommer, en utilisant 120 termes différents. Un tel potentiel est soit réellement utilisé en pratique soit très peu utilisé. Les enfants d'ici peuvent au mieux faire la distinction vert clair, vert et vert foncé. Jusqu'à quel point un potentiel est en réalité utilisé dépend de son importance concrète. Si dans une culture donnée quelque chose est inutile et sans importance, ce ne sera pas utilisé. Le résultat est que ce qui était une possibilité, un potentiel, une sur-provision dans le cerveau, et qui n'est pas utilisé, va simplement disparaître.

Qu'est-ce qui détermine ce qui est appris ?
Le mot-clé dont nous avons besoin pour comprendre cela c'est «signification». Les enfants du bassin amazonien apprennent 120 tonalités vertes différentes, car là-bas, la couleur exacte est très importante.
Si quelque chose importe pour un enfant, alors cette chose sera apprise.
Ce qui est important ou non est déterminé par les différences culturelles. Si quelque chose importe à un enfant, ce sera appris. Cela pose un défi à la société actuelle, parce que tout ce qui est lié avec l'idée classique d'apprendre est insignifiant pour les enfants. Les jeunes gens qui grandissent aujourd'hui pensent que c'est plus important et plus intéressant d'apprendre comment devenir célèbre. Il y a 100 ans, ce qui importait c'était de devenir soldat. Il y a 200 ans être marin et aventurier était important, etc. Chaque culture, chaque société a sa propre idée de ce qui est le plus important, puis invite ses enfants à se conformer à cette idée. En tant que société, et concernant les médias, nous devons nous demander : voulons-nous vraiment que les priorités de nos enfants soient définies par les médias, étant donné que leurs intérêts principaux sont commerciaux ?

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